Relire Ravage de Barjavel à l'ère de l'IA et de la fin du monde
ENVIRONNEMENT & SOCIÉTÉ
10/26/2026


Ecrire un roman d’anticipation et de science-fiction en pleine Seconde Guerre mondiale pour tenter de décrire le monde en 2052. C’était le pari un peu fou de René Barjavel avec la publication de Ravage en 1943.
Dans une tribune récente intitulée « Et vous, quelle est votre fin du monde ? », Gaspard Koenig rappelait que près de 40 % des Américains pensent que la fin du monde est proche, et que l'intelligence artificielle est loin d'avoir le monopole de l'Apocalypse.
Cette lecture m'a incité à me plonger (ou à me replonger) dans Ravage de René Barjavel. Bien m'en a pris : ce roman reste d'une brûlante actualité pour quiconque s'interroge sur notre vulnérabilité, notre dépendance aux machines et notre rupture avec la nature.
Un monde ultra-technologique suspendu au vide
L'histoire se déroule en 2052. La France a atteint un degré de civilisation hyper-technologique et citadin. Paris et les autres métropoles françaises comptent 150 millions d'habitants, au sein desquels se côtoient 80 millions de vivants et 70 millions de morts (conservés dans les sous-sols ou au milieu de la cité). Totalement dépendants de l'électricité, des transports hypersoniques et d'une alimentation synthétique administrée par un réseau centralisé, les hommes ont abandonné l'agriculture et l'artisanat traditionnels.
Le drame survient brutalement : l'électricité cesse définitivement d'alimenter les machines. Ce n'est pas une simple panne, c'est l'effondrement instantané de la technosphère. Les ascenseurs s'écrasent, les avions chutent, les usines explosent. Dans un Paris sombrant immédiatement dans la folie, le cannibalisme et la violence, François Deschamps, le héros, entame un long périple vers sa Provence natale pour sauver son amour d'enfance, Blanche. Sur la route, il structure une communauté de survivants fondée sur l'entraide, l'autorité naturelle et les valeurs terriennes. Des décennies plus tard, le monde s'est stabilisé en une société rurale et patriarcale sous l'égide de François, érigé en patriarche vénéré où la technologie est bannie et le souvenir de la « folie des machines » transformé en tabou absolu.
Une intuition prophétique...
Je dois avouer que je n’avais pas en réalité lu en entier l’œuvre originale, mais la force des mythes convoqués par Barjavel saute aux yeux :
Le mythe du châtiment divin : la machine érigée en idole orgueilleuse par une humanité coupée de la nature, s'attirant un châtiment destructeur.
Le mythe de la décadence urbaine : l'opposition manichéenne entre la ville mortifère et la campagne purificatrice.
Le mythe de l'éternel retour : un cycle immuable où l'homme, après s'être autodétruit par la technique, recommence inlassablement à zéro.
C'est fascinant de voir Barjavel anticiper dès 1942 la visiophonie, les trains à grande vitesse, la viande de synthèse, la cryogénisation, le tout-électrique, ou encore des innovations imaginaires comme la « quintessence » (une énergie à base de carburant marin) et le « plastec », une nouvelle matière qui remplace le verre, le bois, l’acier ou le ciment .
La « nuit des machines » préfigure nos hantises contemporaines : black-out géant, cyberattaques majeures et effondrement des chaînes d'approvisionnement.
À l'ère des algorithmes et de la dépendance aux centres de données, Ravage résonne comme une parabole de notre fuite en avant. La machine y est déjà prothèse et substitut : les humains ont délégué leur travail, mais aussi leur pensée. C'est évidemment totalement anachronique, mais j'y vois une critique avant l'heure de notre perte d'autonomie cognitive face aux outils numériques.
... mais une résolution réactionnaire
En revanche, j’ai trouvé la seconde moitié du roman très laborieuse. Si l'on comprend aisément que le récit, écrit en 1942, porte les stigmates du désespoir de la débâcle et l'influence idéologique du régime de Vichy (le « Retour à la terre »), la solution proposée me pose problème.
Le néo-ruralisme autoritaire dépeint par Barjavel verse dans une négation pure et simple de la science — allant jusqu'à l'archétype du patriarche brûlant les livres. C'est précisément ici qu'il faut nuancer la récupération de l'œuvre : si les collapsologues et écologistes modernes partagent le diagnostic lucide de Barjavel sur notre hubris technologique et notre rupture avec la biosphère, tous n’adhèrent pas à sa thérapie obscurantiste.
En somme, Ravage demeure une intuition littéraire géniale, un avertissement visionnaire contre le techno-solutionnisme, mais la solution proposée reste rétrograde.
Par Thomas Husson, analyste indépendant.
© 2026 THOMASHUSSON-
suivez-moi sur


Thomas Husson Advisory
47 rue Vivienne
75002 Paris
thomas@thomashusson.com